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Au Sultanat de mon cœur

Je vous écrirais des mots. 

A vous que je n’ai pas connu et dont je n’aurais jamais vu vos yeux plissés de joie ou fendus de tristesse.

Je laisserais des phrases écorchées qui se distorderont sur du papier, prenant la tangente, aspirant à voyager dans la coque d’une bouteille à la mer ou forgeant le fier appareil d’une caravelle littéraire sur une mer démontée. 

Leurs prières païennes chevaucheront les vallées nuageuses à l’image de votre courage qui chancelant, inébranlable, inconscient ou mis à bas était là, surpris par la mise à mat de votre vie. 

Vous qui n’êtes pas de mon pays mais qui m’avez accueillie, peut-être à contre coeur mais avec un cœur battant ou à bras ouvert et désormais pendant. 

Vous qui endurez sans ciller les fracas des ouragans, du haut de vos cités de sables dont les forteresses, molestées par les cours incertains des marchés monétaires, se hissent toujours dans les sources turquoises, levant dignement leur minarets vers le ciel. Vous qui pour certains avez un toit sans patrie et d’autres une patrie sans toi.

Ce matin de février recouvert de neige, vous dormiez à point fermé, arborés sous les frondaisons des cauchemars ou couchés sur le tapis de rêves. Certains insomniaques contemplaient la ville enfumée par les souffles des dormeurs derrière les fenêtres fines pensant aux promesses du levée du soleil, énumérant déjà les jours les rapprochant de la fin du mois, profilant la brume anxieuse englobant les élections à venir, soupirant en convocant le visage d’une femme du quartier voisin. Rêveurs émérites ou débutants, querellés ou amourachés de la nuit, vous fûtes convoqués à assister au pas pesant du Croquemitaine qui fit tonner la terre, effondrant vos refuges des ténèbres. Frissonnant de frayeur et de froid, transi de terreur, vous vous dissimulates sous vos draps qui devinrent vos linceuls. Prisonniers éternels de l’antre des songes, vos souffles expirèrent sans un bruit abandonnant derrière eux les gémissements de douleurs de vos frères et sœurs. 

Je vous écrirais des mots, abjectes et insensibles couvrant sans soigner, habillant sans dissimuler, déformant seulement votre misère indescriptible. 

Vous les téméraires, les mères, les volontaires, les pères qui déterrent, creusent, rongent leur ongles contre les décombres, guidés par les agonies de la terre. 

Vous qui vous rassemblez sous l’égide de la solidarité saignant vos veines pour sauver leur vie, à tous s’est enfouis. 

Vous qui donnez vos manteaux au milieu de l’hiver et cédez quelques livres malgré vos dettes. 

Vous qui derrière vos larmes de deuil gronde la colère, le courroux contre l’injustice. 

Vous ne pointez pas votre doigt accusateur vers le ciel, ne torturez pas de vos interrogations désespérées un dieu, lui aussi, éploré. 

Vous désignez ces constructeurs qui déguisent leur supposés villes d’acier alors même que le papier de leur sol s’effrite sous vos pieds. 

Vous dénoncez ces lois bafouées et ces contrôles écartés qui ont permis d’édifier ces maisons de carton. Vous blâmez ces codes insuffisants pour vous construire des géants aux pieds de fer. 

Vous qui ne vous résignez pas dans les sanglots mais vous qui peignez de vos larmes vos armes de demain. 

Vous qui embrassez vos présents en éludant vos futurs. 

Vous qui souhaitez fouler les rives occidentales mais qui chérissez vos nuances de montagnes orientales. 

Vous qui ne craignez pas de vivre et brandir vos droits pour ne pas bâillonner votre avenir. 

Je vous écris mon admiration à vos sourires dans le drame, à votre bravoure ballottée par les lames et mon amour à votre nation qui, dans la tragédie, se dresse maîtresse des deux mers qui l’enserrent et des deux continents qui l’assaillent. Je vous remercie de votre asile alors même que votre navire s’éventre, je vous remercie de vos rires dissimulant vos cris, de vos danses jusqu’au matin pour oublier vos ennuis, de votre vaillance tenace contre toutes menaces. Merci.

Le printemps de mon pays

Il me manque le printemps de mon pays. 

Je me lève en contemplant la mer, cette vision idyllique des prospectus d’agences touristiques. Je ne rêve pas de l’eau claire et transparente qui écrête son tapis de sable doré. Cette étendue paradisiaque se cache derrière mes volets et je l’accueille dans ma rétine à chacun de mes réveils. Ce n’est pas le rouli qui m’appelle à sortir du sommeil chaque matin, je ne l’entends plus. Je dois chercher dans les sons qui m’environnent celui de la vague qui s’écrase sur la jetée. La musique de la marée est devenue aussi banale que le feu qui crépite l’hiver dans mon foyer. 

Le chant qui m’émeut à m’éveiller au levé du jour est celui du coucou. Un de ses chapardeurs a volé un nid dans un arbre adjacent à mon immeuble. Il me rappelle ma maison, pas celle au bord de mer mais celle longeant une rivière dans ma terre natale. Il me rappelle le printemps arrivant dans les contrées de mon enfance. 

Il me manque le temps des verts : les verts impérials, de tilleul, de pomme, les feuilles de chênes, les verts anis, les verts anglais, les verts de l’absinthe.

Le pays où j’écris ne connaît pas ce vert de prairie, il ne connaît qu’un vert terreux, celui de l’olivier, un vert-bleu, le céladon. Il ne connaît pas le vert tranchant qui éclate dans la pupille, celui qui rend heureux, le vert du Paradis. 

Les fleurs bourgeonnent sur les terres étrangères où je me promène. J’hume leur parfum nostalgique en fermant mes paupières. Je ne suis pas dans le noir. Elles sont un portail spatiale qui me transportent dans les vallés arborés, les cercles dénudés nimbés seulement d’herbes sauvages, les ruisseaux qui gargouillent sur les pierres, les ruines des forteresses de jadis, l’humus bruns et humide, les gazouillis des oiseaux et le bourdonnement des insectes. J’oublie que les bourgeons qui éclosent sous mes narines ne sont pas plantés sur les collines limousines, qu’ils sont  sur les monts acerbes et arides des terres mythiques de la Grèce antique. Le palmier ne me couvre plus de ses doigts piquants, les feuilles douces et arrondis frôlent ma peau et j’exulte devant la fragrance du printemps de ma région. Je ne me préoccupe plus de la chaleur qui moite mes aisselles, ni du soleil qui rougit déjà ma peau. J’imagine la plaisance de l’endorphine qui serpentent dans mes veines pour panser mes muscles endolories d’une balade, des pierres et des racines qui ont polis mes chaussures, du torrent qui a baigné mon front, l’eau des plateaux abreuvant les champs et mes sens tel l’auge d’une eau sainte. 

La mer de ses étrangers ne caresse pas mon palet mais le pique et l’assèche de son sel. Elle est traite, ses courants sont imprévisibles et sa température m’invite à m’aventurer dans son sein mortel. Les eaux de mes origines sont glacées et m’avertissent par le crépitement incessant contre les rochers, que je ne dois pas y plonger.

Elle me manque la nature maternelle de mon lointain chez-moi, celle qui me borde un lit de nickel, me protège dans une tanière sous les frondaisons d’un saule,  me nourrit de mûres, me conte des histoires à travers ses monolithes de pierres roides dans la terre. 

Il me manque mon pays, de loup-garous, d’églises et de calvaires, des vallons calmes et sans surprises, des lacs opaques dissimulant une vase cotonneuse, les lavandes séduisant la nuit et des rosiers ouverts voulant être cueillis. 

Elle me manque cette cité d’Emeraude. 

Je lui promets que je reviendrais l’admirer, 

Que je reviendrai quand le temps sera bon,

Que je reviendrai au printemps, 

Que je reviendrai,

dans mon pays.

Si j’étais les autres

L’avenir est mort cette nuit. La suie couvre les jours qui suivent. Une pierre s’est logée dans ma poitrine. Je ne sais pas si demain, elle partira. Je ne sais pas si je peux espérer un lendemain. 

Les phrases résonnent désormais dans ma tête. “ Ce brouillard est apocalyptique” me dit mon ami. Apocalypse, anéantissement, ensevelissement, broyé, écrasé, disparu. Les mots de désastre parlent. Avant, ils étaient silencieux. Je les prononçais mais ils n’avaient pas de son, ils n’avaient pas de sens. Depuis cette nuit de février, ils ont le début d’une signification, un baiser glacé, une promesse presque sourde. 

Il faisait froid ce jour-là. Aujourd’hui, je sue dans mon haut. Je ne sais pas le temps à venir. La pluie peut me tremper tout comme la terre m’avaler. 

Une terreur profonde gratte à la porte de ma raison. Elle m’éveille à minuit, m’extirpe de mes draps et me pousse dans la rue qui me mord de sa noirceur. Je préfère tout de même ses griffes à celles de mes peurs. 

Ce n’est pas la mort qui me hante. C’est la vie. Quelle hantise, quelle horreur de partir nue. C’est impolie de quitter une maison dévêtue, sur la pointe des pieds, sans l’annoncer. Je préférerais dire au revoir, donner quelques mots, un roman même. Qui sait ? Ce poème est peut-être mes ultima verba et qui le lira ? 

Qui sait quand le sol s’ouvrira ? Qui sait quand le ciel s’écroulera ? Cela pourrait être  charmant en y réfléchissant, la terre béante pour à nouveau accueillir ses enfants. C’est violent pourtant. Elle se craquèle soudainement, refuse de nous porter. Je ne sais pas décrire cette chose qui gronde, qui grésille comme un écran saturé, comme une bobine qui brûle. Je n’arrive pas à l’imaginer. Existe-t-il vraiment une force à faire ployer une mosquée ? à tordre sa coupole et casser son minaret comme un mikado. 

L’avenir est mort cette nuit. Les chiffres qui restent sont un sursis. Nous chassons les dates qui avancent, parlons pour occuper l’esprit mais le spectre demeure dans nos fors intérieurs. La mort est timide, elle ne veut pas s’imposer sur les tables des cafés, s’immiscer chez les fêtards, chez les veille – tard. Elle préfère prendre à part, glisser quelques maux sous l’oreiller, un poids de douleur dans le lit qui perce les vertèbres. Elle est vicieuse et intime. C’est une amante discrète, une libertine qui s’allonge à côté de tout le monde. 

Nous la connaissons mais nous la reléguons à cette voix inconsciente, à nos paranoïas. Ce sont les autres qui meurent, ce n’est pas moi.